Me Mohamed Traoré : « un an après, il faut avoir le courage de reconnaître que le bilan du CNRD est mitigé » (Interview)

Me Mohamed Traoré : « un an après, il faut avoir le courage de reconnaître que le bilan du CNRD est mitigé » (Interview)

Dans une grande interview qu’il a accordée à la rédaction de Mosaiqueguinee.com, l’ancien bâtonnier estime que le bilan du CNRD est plutôt « mitigé » un an après la chute d’Alpha Condé. Me Mohamed Traoré, puisque c’est de lui qu’il s’agit note des démarches salutaires entreprises par la junte mais il fait remarquer que les « vieux démons sont de retour ». L’avocat plaide pour un dialogue sincère car « les solutions à la crise guinéenne seront nécessairement guinéennes ». Le Bâtonnier répond aux questions du directeur de publication de Mosaiqueguinee.com

Mosaiqueguinee.com : Un an après la prise du pouvoir par le CNRD, quel bilan faites-vous ? Etes-vous satisfaits de la conduite de la transition par la junte militaire ?

Me Mohamed Traoré : Le 5 septembre 2021, de nombreux guinéens ont applaudi. Mais je pense qu’ils avaient applaudi plus la chute du Président Alpha Condé que la prise du pouvoir par l’Armée. Il faut reconnaître qu’au moment où les militaires s’emparaient du pouvoir le climat social et politique était très tendu ; on était face à une restriction très marquée de l’espace des libertés. Des hommes politiques, des acteurs de la société étaient injustement emprisonnés ; d’autres étaient soit empêchés de sortir du territoire national, soit contraints à l’exil ; des sièges de partis politiques arbitrairement fermés. Tout cela sous l’œil impuissant voire complice de la justice. Le renversement de ce régime liberticide apparaissait donc comme une sorte de libération. On se souvient encore de la voix de cette jeune dame qui criait » Liberté, liberté, liberté » sur la route » Le Prince » au passage du véhicule dans lequel se trouvait le président fraîchement déchu. Il n’y avait plus aucun espoir de changement par la voie démocratique. Deux options existaient : une insurrection populaire contre le régime ou un coup d’État. La première était peu probable à court terme en raison de la répression, des morts d’hommes enregistrées, l’installation de PA dans les quartiers les plus chauds. C’est finalement la seconde option qui s’est réalisée. Mais il faut avouer qu’un coup d’État est toujours un échec de la démocratie. Si les institutions démocratiques, les contre-pouvoirs, les institutions judiciaires fonctionnaient correctement, les militaires n’auraient eu aucun prétexte pour faire irruption sur la scène politique. Un an après, il faut avoir le courage de reconnaître que le bilan est mitigé. Au lendemain de la prise du pouvoir, le CNRD a pris de nombreuses mesures et fait des démarches salutaires. Il s’agit notamment de la libération des détenus politiques, le retour des exilés, la réouverture des sièges de partis politiques, le démantèlement des PA installés dans certains quartiers, la visite du cimetière de Bambeto où reposent de nombreux jeunes et adolescents froidement tués lors des manifestations sur la voie publique. Mais petit à petit, nous assistons au retour des vieux démons. Nous retombons dans les travers du régime du Président Alpha Condé. Nous commençons à enregistrer des morts, des arrestations, des détentions d’acteurs politiques et de la société. Sur le plan des droits de l’homme, le pays a tendance à reculer d’une manière inquiétante. Soutenir le contraire serait faire preuve d’une véritable absence d’objectivité. Sur le plan de la justice, la création de la CRIEF a été saluée avec enthousiasme. Mais est-ce qu’elle fonctionne de manière à rassurer les uns et les autres ? Je ne le pense pas. Bien qu’il s’agisse d’un outil efficace de moralisation de la gestion publique- du moins dans son principe-, on peut dire qu’elle pourrait mieux faire. Qu’en est-il des autres juridictions ? L’instrumentation de la justice a-t-elle vraiment disparu ? Il y a de nombreuses raisons d’en douter. Sur le plan politique, le climat est devenu encore plus délétère qu’avant le 5 septembre. Ce serait donc exagéré de dire que la conduite de la transition est totalement satisfaisante.

2- A votre avis, qu’est-ce qui a marché ? Qu’est-ce qui n’a pas marché ?

Je pense que ce qui se pose problème, c’est la tendance à tout faire tout seul et à tout imposer. Dans une transition, ce qu’il y a plus intelligent à faire, c’est d’avoir une démarche inclusive. Mais lorsqu’on accède au pouvoir par des moyens non démocratiques en ayant à l’esprit qu’on est les meilleurs, les plus honnêtes, les plus patriotes et que tous les autres, en particulier les acteurs politiques, sont mauvais ou des ennemis de la République, il y a forcément des risques de clivages. Puisque, quoi qu’on dise, il y a des millions de guinéens qui se reconnaissent en ses acteurs politiques, aussi mauvais soient-ils. Dans la conduite de la transition, il est important de tenir compte de l’opinion de ces guinéens à travers ces acteurs politiques. Quand on gouverne avec des arrière-pensées, des petits calculs, il y a peu de chance qu’on rassure tout le monde.

La question d’un dialogue honnête reste au centre des revendications des principaux acteurs. Thomas Boni Yayi a aussi exhorté les partis politiques n’ayant pas encore pris part au cadre de concertation initié par les autorités, lequel cadre pourrait être actualisé de manière consensuelle, de le faire afin d’assurer une transition apaisée. Est-ce votre avis ?

Le dialogue est indispensable pour que le pays sorte de ce blocage. Mais comme l’a dit quelqu’un, il est inutile d’aller à un dialogue si on n’est pas capable de faire des concessions. Les gens ont cependant raison d’insister sur le caractère sincère que doit avoir le dialogue. Si on organise un semblant de dialogue avec pour unique objectif de ne rien céder ou de rouler l’autre dans la farine, cela ne produira pas l’effet escompté. La responsabilité première d’organiser ou favoriser le dialogue incombe bien évidemment aux autorités. Et comme l’a rappelé récemment Monsieur Khalifa Gassama Diaby, ce n’est nullement une preuve de faiblesse de la part de l’État que d’aller vers les acteurs représentatifs de la classe politique et de la société civile pour les amener autour de la table. Je ne pense pas que la volonté manque du côté de ces derniers. Nous sommes tous témoins de leurs incessants appels au dialogue. Mais si on a en tête l’idée qu’il faut éliminer certains acteurs politiques sous le prétexte d’un rajeunissement de la classe politique, il est clair qu’on ne fera pas l’effort nécessaire et on aura ni l’humilité ni la grandeur d’esprit d’aller vers eux pour un dialogue sincère et constructif. Si des acteurs politiques perçoivent à travers certains actes une volonté de les mettre hors-jeu, ils douteront de tout ce qui viendrait des autorités de la transition. Il est donc nécessaire de rétablir la confiance qui, il faut l’avouer, est totalement rompue. Cela relève en tout premier des autorités de la transition.

En matière de respect des droits humains, un an après la chute d’Alpha Condé, êtes-vous déçu par la junte ?

Sur le plan des droits de l’homme, je l’ai dit au départ, le pays est en train retomber dans la situation qui prévalait avant le 5 septembre. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. On ne peut pas faire les mêmes choses et s’attendre à des résultats différents. Le régime est en train de se raidir, de se durcir progressivement. Ce n’est pas un bon signe. Le CNRD devrait tout faire pour rester dans les termes et l’esprit de l’une des déclarations fortes du Colonel Mamadi Doumbouya c’est-à-dire ne pas reproduire les erreurs du passé. Il ne doit, pour aucun motif, s’écarter de ce discours.

Quelles solutions de sortie de crise ?

Les solutions doivent être trouvées par les protagonistes de la crise dans le cadre d’un dialogue digne de ce nom. La Guinée peut bénéficier et bénéficie déjà de l’accompagnement de la communauté internationale mais les solutions à la crise guinéenne seront nécessairement guinéennes. Je ne le dis pas dans un esprit de nationalisme béat, comme le font certains, mais en m’appuyant sur ce qui se passe dans tous les pays qui connaissent ce genre de crises. Aucun pays, aucune organisation internationale ne pourra imposer une ou des solutions. Mais il faut dire aussi qu’aucun des protagonistes ne réussira à imposer non plus sa seule vision, sa seule volonté, sa seule solution. Dans un contexte de rupture de l’ordre constitutionnel et d’absence de légitimité démocratique, la recherche du consensus reste la meilleure voie à suivre. À supposer que le régime actuel impose quelque chose par la force parce qu’il est militaire, qu’est-ce qui empêcherait un régime civil issu du suffrage universel, et donc bénéficiant de la légitimité populaire, de défaire de tout ce qui n’est pas conforme aux aspirations des citoyens. C’est pourquoi, il faut privilégier le dialogue dans tout ce qu’on entreprend. Le dialogue, encore le dialogue et toujours le dialogue.

Interview réalisée par Mohamed Bangour pour mosaiqueguinee.com