La rupture brutale avec la France qui s’en est suivie donnera lieu à la volonté de Paris de punir le téméraire dirigeant africain qui a osé infliger un affront à De Gaulle. Et c’est une opération grandeur nature de déstabilisation élaborée par les services secrets français qui sera mise en branle. Elle porte le nom de : « Opération Persil » et commence en février 1959.
Au commencement, le »NON » de septembre 1958
En août 1958, de Gaulle entreprend un périple en Afrique francophone pour défendre le projet de référendum qui maintient des anciennes colonies dans un grand ensemble avec la France appelé la Communauté France Afrique. Après Brazzaville et Cotonou, le dirigeant français doit s’arrêter en Guinée pour proposer la même organisation.
Mais l’étape de Conakry ne se déroulera pas comme il l’avait espéré.
Au lieu d’un « OUI », De Gaulle essuie un « NON » appuyé de l’éloquent dirigeant de la Guinée, Ahmed Sékou Touré.
Pour se faire bien comprendre, Sékou Touré prononce la fameuse phrase restée dans les annales de l’histoire et qui va siffler dans les oreilles du dirigeant français : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l’opulence dans l’esclavage ».
En votant pour le « NON » au référendum de De Gaulle, le 28 septembre 1958, la Guinée devient de facto le premier pays d’Afrique francophone à accéder à l’indépendance. Sékou Touré. l’ennemi N° 1 de la France.
Pire, après la rupture brutale avec l’ancienne métropole, la Guinée se tourne vers l’Est, là où il n’était pas bon de regarder à l’époque, en raison de la guerre froide et de la politique d’endiguement du communisme, menée par le bloc capitaliste occidental.
Pour Paris, ce n’est pas acceptable de voir le régime de Conakry au milieu de son pré-carré se rapprocher de l’URSS (Union des Républiques Socialistes et Soviétiques) et de la Chine.
L’Opération Persil pour renverser Sékou Touré
Jacques Foccart, le « M. Afrique » du Général de Gaulle se charge d’élaborer une réponse appropriée à la nouvelle donne établie par Sékou Touré.
Il planifie un projet avec les services secrets français visant à déstabiliser le régime guinéen, voire provoquer sa chute. Le projet est baptisé « Opération Persil », du nom d’une célèbre lessive qui « lave plus blanc ».
Le 29 février 1959, le commando chargé de mettre en œuvre le plan quitte Perpignan (France) à bord d’un avion C-47 Dakota, destination Dakar.
Il est composé de sept agents des services secrets français dirigés par un certain Freddy Bauer, chef de l’opération et six sous-officiers dont trois « radio-valise ».
Ces hommes appartiennent à l’unité 11e Choc (Unité de sélection et d’entraînement des commandos du service « Action ») du SDECE, le service du contre-espionnage français, l’ancêtre de la DGSE ( Direction générale de la surveillance extérieure).
« Nous avons donc décidé d’armer et d’entraîner des opposants guinéens pour qu’ils développent un climat d’insécurité en Guinée et, si possible, qu’ils renversent Sékou Touré » indiquera Maurice Robert, Directeur du SDECE qui était en poste à Dakar au moment des faits dans un livre entretien sur le sujet.
Dakar, Poste de commandement opérationnel
Arrivés à Dakar le 29 février 1959, les sept espions français s’installent à Hann, un quartier de pêcheurs en bordure de mer.
Mais dans ce quartier, la présence d’européens dans une grande villa attire la curiosité. Certains habitants intrigués « n’hésitent pas, de temps en temps, à jeter leur regard à l’intérieur de la résidence en se hissant sur le mur » a déclaré il y a quelques années à RFI, un agent dénommé « Matraque » (nom de code) ayant participé à l’opération
Selon cet agent, les défaillances en matière de sécurité étaient nombreuses à Hann.
Les équipements possédés par les espions dont une antenne filaire « Long wire » de dix mètres à l’horizontale et d’une hauteur d’environ trois mètres, arrimée entre les toits de deux bâtiments » attire tous les regards.
Face à ces défaillances sécuritaires, l’équipe finit par faire ses bagages et aller s’installer au camp Leclerc, une base militaire française à l’époque.
Au camp Leclerc, les espions français ont tous les équipements dont ils ont besoin, « un émetteur de 200 Watts du type de ceux qui servaient dans les sous-marins allemands, une demi-douzaine de valises radio, des voitures immatriculées par les parachutistes en leur nom », précise « Matraque ».
Une opération régionale impliquant le territoire du Sénégal et de la Côte d’Ivoire
Bien que le poste de commandement soit installé à Dakar, l’opération Persil disposait de deux antennes à Tambacounda, région orientale du Sénégal frontalière avec la République de Guinée et à Abidjan.
Deux sous-antennes à Man (Centre Ouest) et à Odienne ( Nord-Ouest) de la Côte d’Ivoire également.
« Un dispositif de propagande est également préparé avec la rédaction de tracts en français, arabe et langues vernaculaires et leur diffusion dans les pays voisins à (l’exclusion du Mali) ».
Dans ses mémoires , Maurice Robert détaille : « avec l’aide d’exilés guinéens réfugiés au Sénégal, nous avons organisé des maquis d’opposition dans le Fouta-Djalon ».
« L’encadrement était assuré par des experts français en opérations clandestines. Nous avons armé et entraîné ces opposants guinéens (…) pour qu’ils développent un climat d’insécurité en Guinée et, si possible, qu’ils renversent Sékou Touré », a-t-il précisé.
Comment le plan a foiré ?
Selon le journaliste français Georges Chaffard, l’un des mieux renseignés sur la décolonisation française, cette opération a connu un échec à cause d’une fuite qui est parvenue aux oreilles de Sékou Touré.
En effet, relate le journaliste français, l’un des officiers paras, un « catholique convaincu, troublé par l’idée de prêter la main à un meurtre politique, s’en est ouvert à un prêtre dominicain établi à Dakar. Ce dernier
informe à son tour un diplomate, l’affaire circule jusqu’aux oreilles de M. Robert Buron, alors ministre des Travaux publics, qui alerte des amis politiques ».
À Dakar, les défaillances au plan sécuritaire parmi lesquelles « des véhicules immatriculés aux noms des agents qui circulaient de temps en temps dans la ville », ont contribué au repérage de l’équipe par les autorités sénégalaises.
D’autres sources évoquent des fuites qui seraient parvenues à la diaspora guinéenne qui a fini par alerter le régime de Conakry.
L’affaire devient un secret de polichinelle et le 06 mai 1959, le journal français Le Canard Enchaîné évoque d’ailleurs le sujet dans une brève.
Quelques jours après, à l’occasion d’un discours à Kindia, Sékou Touré accuse le Haut-Commissaire français à Dakar, Pierre Messmer, de « fomenter avec l’aide de certains traitres de Dakar des complots dans le Fouta Djalon » .
« Nous vous disons donc qu’à Dakar, le Haut-Commissaire Messmer avec certains de ses complices fonctionnaires français, font des réunions avec des Guinéens, organisent à travers le pays un réseau de sabotage des institutions de notre nouveau régime », déclare Sékou Touré.
« Retenez donc que M. Messmer et parmi les Guinéens qui sont à Dakar, Sadou Bobo et consort, perdent inutilement leur temps en voulant chaque jour préparer des complots contre la vie de notre jeune république », dénonce-t-il.
Sadou Bobo Diallo est l’un des dirigeants d’une organisation de la diaspora guinéenne dénommée « Solidarité Guinéenne », opposée à Sékou Touré.
Saisie d’une cargaison d’armes par le Sénégal
Un an plus tard, la police sénégalaise intercepte le 10 mai 1960 une cargaison d’armes de guerre à la frontière guinéenne.
Le président du Conseil Mamadou Dia, furieux adresse une lettre de protestation à De Gaulle dans laquelle il critique « les agissements des services secrets français ».
« Nous avons toujours suivi avec attention la situation de nos voisins guinéens, qui n’est pas sans répercussions psychologiques et économiques sur le Sénégal et le Soudan. Désapprouvant la voie suivie actuellement par M. Sékou Touré, nous conservons cependant l’espoir de retrouver un jour des liens normaux avec la Guinée », écrit Mamadou Dia à De Gaulle dans un fac-simile publié par Monde Afrique .
De son côté, Félix Houphouët-Boigny, alors président de la Côte d’Ivoire, déclare ne pas être informé du complot. Il accuse un « groupe d’Européens irresponsables », liés à l’OAS (Organisation armée secrète).
« J’appris qu’une poignée d’Européens irresponsables, avec la complicité de certains opposants guinéens, avaient tenté cette action insensée. Nous avons protesté énergiquement à Paris, qui ignorait cette initiative », se défend Houphouët Boigny.
Après les armes, les faux billets de banque
Alors que le plan visant à déverser des armes aux opposants guinéens avait fait long feu avec les nombreuses fuites, le commando de l’Opération Persil passe à la vitesse supérieure.
En effet, parallèlement aux opérations de déversements d’armes aux opposants guinéens, les services secrets français avaient planifié d’utiliser des faux billets de banque du nouveau franc guinéen créé le 1er mars 1960 et imprimé en Tchécoslovaquie pour entraîner l’effondrement de l’économie guinéenne.
L’objectif est d’inonder le marché guinéen de faux billets, d’organiser une perturbation des circuits financiers, dans le but de provoquer une inflation, un désordre des paiements, une raréfaction des biens et in fine délégitimer le gouvernement aux yeux des populations.
Le plan prévoit de faire passer des tonnes de fausse monnaie fabriquée dans les sous-sols de la « Piscine », livrée par avion à Dakar puis acheminée en Guinée par camions.
Dans un livre Marcel Leroy-Finville ancien agent du SDECE explique l’échec de cette nouvelle tentative. »Il se passe ceci d’ahurissant que nos faux billets sont de meilleure qualité que ceux fabriqués par les tchécoslovaques ».
»Dans le climat saturé d’humidité de Conakry ou il tombe six mètres (sic) d’eau par an, la monnaie imprimée à Prague se détériore, chiffres et dessins ont tendance à se brouiller et les billets se muent en chiffon de papier » dit-il.
Contre toute attente, au lieu de provoquer un effondrement, les faux billets plus résistants remplacent les billets originaux et la masse monétaire reste à peu près constante et le plan des barbouzes français devient un pétard mouillé.
Comprendre les motivations de la France
« Le danger, du point de vue français, dépasse largement le cas guinéen. Le précédent est jugé hautement contagieux. Si Conakry parvient à survivre économiquement et politiquement hors du giron français, d’autres territoires encore hésitants en 1958, pourraient être tentés d’imiter cette voie radicale », soutient Famara Sané, docteur en Sciences Politiques, chargé de cours en relations internationales, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
« La Guinée devient ainsi, aux yeux de Paris, un laboratoire dangereux : celui d’une indépendance immédiate, sans filet, et potentiellement incontrôlable », dit-il.
Selon lui, à cette inquiétude postcoloniale, s’ajoute le poids déterminant du contexte international de guerre froide durant lequel, l’Afrique est alors perçue comme un espace de compétition idéologique et stratégique entre les blocs.
« Les prises de position de Ahmed Sékou Touré, son discours sur la souveraineté intégrale, son ouverture aux pays socialistes et non alignés, nourrissent à Paris la crainte d’un basculement de la Guinée dans l’orbite socialiste. Il ne s’agit pas seulement d’une inquiétude idéologique : l’installation d’un régime ouvertement hostile à l’influence française, dans un espace ouest-africain encore largement sous contrôle de Paris, est perçue comme une menace stratégique directe », a-t-il précisé.
Réaction de Sékou Touré
Les nombreuses tentatives de déstabilisation du régime de Sékou Touré ont provoqué une vaste campagne d’arrestations dans les milieux de ses opposants.
Boubacar Djelly Dieng, l’un des principaux suspects, est capturé alors qu’il transportait des armes. Certains opposants prennent la fuite.
Le régime de Conakry se durcit. Sékou Touré se sert de ces projets de déstabilisation comme une arme de propagande en dénonçant l’impérialisme, le colonialisme et en durcissant la répression à l’égard de ses opposants.
Les relations de la Guinée avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire
« Le Sénégal et la Côte d’Ivoire apparaissent aux yeux de Sékou Touré comme des États dont la proximité politique, économique et militaire avec la France, les expose à jouer, volontairement ou non, le rôle de relais régionaux de l’influence française », rappelle Dr Famara Sané.
Les conséquences, pendant plusieurs décennies, les circulations transfrontalières, les mobilités politiques et les réseaux d’exilés sont étroitement surveillés par le régime guinéen qui se méfiait du Sénégal et de la Côte d’Ivoire comme du lait sur le feu.
« Les opposants guinéens réfugiés au Sénégal ou en Côte d’Ivoire sont perçus, à tort ou à raison, comme des instruments potentiels de subversion, alimentant une défiance durable de Sékou Touré à l’égard des autorités de ces deux pays » jusqu’à sa mort en 1984.
Avec BBC






