Le phénomène « Super El Niño » en cours pourrait provoquer plus de 450 000 décès liés à la chaleur d’ici février 2027, selon un rapport publié mercredi par le Climate Impact Lab. Les chercheurs y identifient les régions les plus menacées, et les mesures qui permettraient encore d’éviter cette hécatombe.

Plus de 450 000 morts d’ici février ? Ce sont les ravages potentiels que pourraient causer les fortes chaleurs liées au phénomène « super El Niño » de cette année, selon un nouveau rapport du Climate Impact Lab (CIL), publié mercredi 23 septembre.

El Niño est un phénomène climatique naturel, mais le réchauffement climatique pourrait l’aggraver.

« Nous sommes capables depuis longtemps de prédire l’impact des températures sur les récoltes, et nous pouvons désormais prédire leur impact sur le pire des scénarios : la mort », explique Michael Greenstone, cofondateur du Climate Impact Lab. « De ce fait, nous estimons à 451 000 le nombre de décès qui pourraient survenir dans les prochains mois en raison d’El Niño. »

Les auteurs du rapport précisent être partis d’une relation statistique déjà établie par le CIL entre température et surmortalité, en tenant compte du climat local, de la vulnérabilité et de la capacité d’adaptation.

Cette relation est appliquée à 24 378 régions dans le monde, puis croisée avec les données du système de prévision saisonnière SEAS5 relatives aux anomalies de températures. L’incertitude provenant à la fois de la météo saisonnière et de la relation température-mortalité est intégrée aux résultats.

« Ce chiffre est tellement élevé qu’il peut être glaçant : il s’agit de parents et d’enfants, de grands-parents et de voisins, de personnes qui vont travailler, prennent soin de leur famille et vivent leur vie ».

Michael Greenstone, cofondateur du CIL, professeur émérite d’économie à l’Université de Chicago

Le chiffre avancé par le CIL s’ajoutant aux conséquences des sécheresses, des feux de forêt et des inondations attendues en raison de la hausse des températures et des modifications des régimes de précipitations, cet épisode El Niño – qui a d’ailleurs enregistré le 21 septembre une température record plusieurs mois avant son pic prévu – pourrait bien devenir le plus intense jamais enregistré.

Plus inquiétant encore, le rapport montre que l’épisode, qui a débuté en juin, devrait faire grimper les températures mondiales d’environ 1,2 °C au-dessus des normales dans les prochains mois, exposant temporairement une grande partie du monde à des niveaux de chaleur que le changement climatique devrait rendre habituels dans une vingtaine d’années.

Au-delà du bilan humain annoncé, les chercheurs voient donc dans ce « super El Niño » un avertissement : les chaleurs exceptionnelles d’aujourd’hui donnent un aperçu de celles qui pourraient devenir ordinaires dans quelques décennies. Et surtout, une partie des décès attendus peut encore être évitée.

« Une carte postale du futur »

« El Niño nous propulse, de fait, dans le futur. » La formule apparaît dès l’ouverture du rapport et résume l’idée structurante du document selon laquelle l’épisode actuel constitue une exposition anticipée à des conditions thermiques appelées à devenir ordinaires sous l’effet du changement climatique.

« C’est plus qu’un été chaud : c’est une carte postale du futur »

Rapport du Climate Impact Lab, septembre 2026

Sur les six mois allant de septembre 2026 à février 2027, le CIL estime à 239 000 le nombre de décès supplémentaires liés à la chaleur dans le monde (par rapport à la moyenne 1996-2025, et avec une marge d’incertitude de plus ou moins 11 000).

Les auteurs soulignent que ce bilan devrait encore augmenter, El Niño devant se maintenir jusqu’au printemps 2027 et les températures supérieures aux normales pouvant persister jusqu’en juin voire juillet.

Les plus fortes augmentations de la mortalité se concentreraient dans le Sud global, avec des foyers particulièrement importants au Sahel, en Asie du Sud et du Sud-Est, en Afrique centrale et dans certaines parties de l’Amérique du Sud.

Le Sahel paierait le plus lourd tribut, avec 66 800 décès supplémentaires liés à la chaleur attendus entre septembre et février, dont 31 400 au Nigeria, 17 500 au Soudan, 10 000 au Niger et 8 000 au Tchad.

L’Indonésie pourrait compter 19 300 morts supplémentaires, l’Inde 15 800 et le Brésil 13 300. En Asie du Sud-Est, les Philippines, le Vietnam, la Thaïlande et le Cambodge totaliseraient 19 400 décès supplémentaires.

Estimation du nombre supplémentaire de décès liés à la chaleur entre septembre 2026 et février 2027 par rapport à la période 1996-2025.
Estimation du nombre supplémentaire de décès liés à la chaleur entre septembre 2026 et février 2027 par rapport à la période 1996-2025. © Rapport 2026 du Climate Impact Lab (CIL)

Les pays tropicaux ne seraient toutefois pas les seuls concernés. Aux États-Unis, quelque 3 500 décès supplémentaires liés à la chaleur sont attendus, ce qui placerait le pays parmi les 20 plus touchés au monde, selon les projections du CIL rapportées par le Guardian.

Selon Michael Greenstone, le rapport permet aux décideurs « d’identifier précisément les mesures d’urgence à prendre dès maintenant pour sauver des dizaines de milliers de vies dans les mois à venir ».

En effet, les décès ne surviendront pas tous simultanément. Certains des pays les plus touchés devraient connaître une part importante de leur surmortalité entre décembre 2026 et février 2027, ce qui laisse, selon les auteurs, du temps pour intervenir.

Ainsi, le CIL considère que des interventions ciblées pourraient encore permettre de réduire de plusieurs dizaines de milliers le nombre de morts. Le rapport cherche précisément à identifier les zones géographiques et les périodes où une action immédiate pourrait avoir le plus d’effet.

Des dizaines de milliers de morts pourraient encore être évitées

Parmi les actions recensées par le « CIL Adaptation Inventory » [une base de données recensant les interventions d’adaptation ayant déjà démontré leur capacité à sauver des vies et à améliorer le bien-être humain, NDLR] figurent notamment les alertes chaleur, les actions sanitaires auprès des populations vulnérables, les centres de rafraîchissement, les points d’hydratation, les protections pour les travailleurs et le renforcement des capacités des systèmes de santé.

Le rapport mentionne également le financement anticipé, les plans d’action contre la chaleur avec la surveillance des symptômes qui y sont liés, les visites à domicile, l’amélioration de l’accès à l’eau, l’amélioration des prévisions de température et un accès plus large aux technologies de refroidissement.

Toutefois, un certain nombre de ces mesures n’ayant été évaluées que dans des zones géographiques particulières, les experts appellent à renforcer les connaissances sur l’efficacité des différentes stratégies selon les régions, les climats et les systèmes de santé, puis à investir dans la préparation et la planification.

Reste désormais à déterminer quelles mesures sont les plus efficaces en fonction des territoires : un enjeu crucial, selon le CIL, pour préparer les populations à des chaleurs appelées à devenir de plus en plus fréquentes.

Une urgence d’autant plus grande que la mortalité liée à la chaleur augmente déjà fortement sous l’effet du réchauffement climatique. Selon le dernier rapport mondial du Lancet Countdown, publié en 2025, quelque 546 000 personnes meurent désormais chaque année des fortes chaleurs, soit 23 % de plus que dans les années 1990.

 

Avec AFP