La 69 ème  session ordinaire de la conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO, tenue le 19 juillet 2026, à Lungi, Sierra Leone, a réitéré son engagement pour le lancement progressif de l’Eco, la monnaie unique de la CEDEAO, à partir de 2027. Elle s’est félicitée de l’enregistrement de la marque « Eco » auprès de l’Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI). En outre, elle a instruit  la Commission de la CEDEAO de faire enregistrer la marque « Eco », en tant que dénomination de la monnaie unique de la CEDEAO, auprès des autres organismes régionaux et internationaux compétents, en matière de propriété intellectuelle.

 

Par ailleurs, elle a satisfait à la demande de la Guinée de rejoindre la Task Force présidentielle de la CEDEAO, sur le programme de la monnaie unique. Créée en 2014, la Task Force présidentielle est un organe d’impulsion politique de haut niveau, chargé de surmonter les difficultés pour accélérer le programme de création de la monnaie unique de la CEDEAO. A sa création, elle était composée des Chefs d’État du Nigeria, du Ghana, de la Côte d’ivoire et du Niger. La Guinée devient ainsi le 5ème membre. En décembre 2026, le Chef de l’État participera à la prochaine réunion de la Task Force présidentielle, qui discutera du futur de l’Eco, avant de le soumettre au sommet des Chefs d’État et de Gouvernement, qui se réunira sur la question, quelques jours après.

 

Aussitôt son acceptation dans la Task force présidentielle de la CEDEAO, le Chef de l’État guinéen a exprimé lors du Conseil des Ministres, du 30 juillet 2026, l’attachement de la Guinée à sa monnaie :  “La République de Guinée reste attachée à sa souveraineté économique pour continuer à décider de son avenir économique à travers le franc guinéen, qui constitue l’élément essentiel d’expression de cette souveraineté et qui est au cœur de sa stratégie de développement économique”.

 

Cette déclaration fait légitimement débat dans la cité. Par devoir (*), j’apporte ma modeste contribution, en partageant mon analyse et quelques informations sur l’évolution du processus d’intégration économique et monétaire de la CEDEAO. L’objectif est d’apporter un éclairage à la plupart des préoccupations évoquées. En cela, ma contribution portera sur la déclaration souveraine de la Guinée ; les difficultés du lancement de l’Eco ; la position de la Guinée dans le projet d’intégration monétaire de la CEDEAO ; et l’hypothétique transition du franc CFA vers l’Eco.

 

La déclaration souveraine de la Guinée.

 

La déclaration souveraine du Chef de l’État, de prime abord, contrastant son admission dans la Task Force présidentielle, relèverait plutôt de la prudence. En effet, l’acceptation de la Guinée à sa demande dans la Task-force, se situe dans un contexte de réaffirmation de l’engagement politique des Chefs d’État de la CEDEAO au lancement de l’Eco, à partir de 2027. Pour autant, cet engagement politique ne dissipe pas une incertitude techniqueCelle qui résulte de la notoire contreperformance globale des États membres, par rapport aux critères de convergence primaires (depuis 2020 aucun pays de la CEDEAO n’a respecté les quatre critères primaires, à l’exception du Cap vert en 2023 et 2024 et du Bénin en 2024)ainsi qu’aux modalités pratiques de sélection des pays candidats à l’union monétaire. Cette incertitude technique augure un report du lancement de l’Eco en 2027. S’il y’a lieu, ça sera le second report après celui de 2020, sans compter les quatre reports (2003, 2005, 2009 et 2015) de l’approche à deux étapes, avec la Zone Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (ZMAO).

 

Ainsi, en dépit de l’engagement politique de la Guinée pour l’intégration régionale, l’incertitude technique qui pèse sur le lancement de l’Eco en 2027, pourrait justifier sa déclaration souveraine, signifiant par prudence que la Guinée n’abandonne pas sa monnaie dans l’incertitude. En cela, la position de la Guinée semble, prudente et engagée, pour le programme de la monnaie unique de la CEDEAO. Au lieu de se hâter, il faut en priorité consolider les bases d’une intégration régionale viable, pour éviter tout risque d’effondrement par la suite. Cela signifie aussi, qu’à son niveau, la Guinée doit mieux se préparer à l’intégration économique et monétaire viable, parce qu’elle-même ne remplit pas tous les critères et modalités de sélection pour la monnaie unique.

Ces reports d’échéances infructueuses mettent en évidence, les difficultés ou manque de préparation appropriée des États membres, pour le lancement de l’Ecoet invitent à un diagnostic pertinent, en vue de proposer une approche alternative efficace, du processus d’intégration  économique et monétaire de la CEDEAO. En sa qualité de nouveau membre de la Task force présidentielle, la Guinée pourrait saisir la prochaine réunion de la Task force, prévue en décembre 2026, pour initier des pistes de réflexion susceptibles de surmonter les difficultés actuelles du lancement de la monnaie unique. Ce faisant, elle aura marqué son admission dans la restreinte Task force présidentielle. Il y’a matière à réflexion…

 

Difficultés du lancement de l’Eco, la monnaie unique de la CEDEAO.

 

Les difficultés sont inhérentes à la construction de l’intégration régionale, en raison de sa complexité et de son très long processus. La construction de l’union économique et monétaire de l’Europe n’y a pas échappé. Parfois elles suscitent un manque de confiance au projet, mais elles doivent être surmontées. Les reports successifs du lancement de l’Eco mettent en évidence des difficultés, dont l’indentification est à rechercher dans les fondements (théorique, politique et juridique), de l’intégration régionale, ainsi que dans ses principes. Théoriquement, la construction de l’intégration économique et monétaire régionale viable se réalise par étapes, suivant une approche progressive et parallèleConcrètement, c’est un processus par lequel plusieurs pays, géographiquement proches avec différents niveaux économiques, s’engagent à renforcer leurs liens économiques, politiques et culturels, pour supprimer les obstacles aux échanges et harmoniser les règles pour créer progressivement, d’abord un marché commun (intégration économique), ensuite une union monétaire et une monnaie unique (intégration monétaire), dans l’objectif final d’accroître le bien-être des populations.

 

Dans la conception de l’approche progressive, le processus de construction de l’union économique et monétaire devrait se dérouler par étapes chronologiques clairement définies (Bela Balassa)L’achèvement de chaque étape devrait produire les effets juridiques et économiques propices, à la réalisation de l’étape suivante. Cette approche est recommandée, tant au niveau des arrangements fonctionnels, qu’institutionnels.

 

Le Traité révisé de la CEDEAO (1993), qui est le fondement politique et juridique de l’intégration économique et monétaire de la CEDEAO, adopte dans ses dispositions les approches progressive et parallèle. Les alinéas (d) et (e) de l’article 3.2 précisent que « pour réaliser les objectifs de la CEDEAO, l’action de la Communauté portera par étapes sur : d) la création d’un marché commun ; puis e) d’une Union économique et monétaire, par l’adoption de politiques communes dans les domaines de l’économie, des finances, des affaires sociales et culturelles et la création d’une Union monétaire ».

 

Ces dispositions encadrent le processus de création de l’union économique et monétaire de la CEDEAO, et fixent les conditions de réalisation des effets propices au passage de l’union économique à l’union monétaire. Dans la pratique, on constate que par souci d’accélération du processus d’intégration, la CEDEAO adopte une approche inverse à l’approche progressive, recommandée par la théorie et le Traité de la CEDEAO, en accordant la priorité à l’intégration monétaire avant l’intégration économique.

 

La réalité à considérer est que l’espace économique de la CEDEAO est caractérisé par la fragmentation des marchés nationaux, la disparité des économies nationales, l’extraversion des structures économiques et la multiplicité des monnaies nationales. La priorité accordée à l’intégration monétaire dans un tel espace, semble atteindre ses limites et serait l’une des causes des difficultés du lancement de l’Eco. Cette cause mérite d’être profondément examinée, en vue d’en tirer des solutions appropriées.

 

La CEDEAO doit pouvoir transformer ces difficultés, en opportunité d’exploration des pistes de solution, pour repenser son approche et élaborer une nouvelle feuille de route, qui comblera les insuffisances des précédentes. Dans cette perspective, il conviendrait d’accorder la priorité à : l’instauration d’un marché unique à l’intérieur duquel les personnes, les biens, les services et les capitaux circuleront librement (les quatre libertés); l’instauration des politiques et mesures visant le renforcement des mécanismes de ce marché; l’instauration des politiques communes et des fonds structurels visant à réduire les disparités économiques entre les pays etc.

Les effets escomptés de ces mesures concourent à la réalisation de la convergence structurelle des économies de la CEDEAO. La convergence structurelle est de nature à produire les effets propices à la convergence macroéconomique, que les pays de la CEDEAO peinent à réaliser, pour le lancement de l’Eco.

 

La position de la Guinée par rapport au projet d’intégration monétaire de la CEDEAO.

 

Au nombre des réactions suscitées par la déclaration du gouvernement, certains souverainistes ont franchi le pas de l’abandon du projet d’intégration régionale par la Guinée. Il est admis que dans un contexte de régionalisation irréversible, le souverainisme n’est guère profitable. En effet, nous vivons l’ère des grands ensembles, qui se forment par voie de regroupements économiques régionaux. La tendance est à l’abandon d’une partie de la souveraineté pour tirer profit du futur marché élargi, accroître les échanges intrarégionaux, profiter des économies d’échelle, améliorer le bien-être des populations, créer un sentiment d’appartenance commune, et surtout peser face aux autres puissances (géopolitique). L’intégration n’est pas une option pour les pays africains, c’est un impératif à une meilleure préparation.

 

En effet, la stratégie globale de développement de notre continent repose sur l’intégration régionale, soutenue par l’engagement politique des Chefs d’Etat et de Gouvernement. A l’échelle continentale, elle est fondée sur l’acte constitutif de l’Organisation de l’Unité Africaine, formalisée dans le Traité d’Abuja de Juin 1991, instituant la Communauté Economique Africaine. A l’échelle régionale, elle est fondée sur le Traité de la CEDEAO signé, en mai 1975, à Lagos, et révisé en juin 1993. C’est sur la base de ces traités que notre pays s’est engagé dans le processus d’intégration économique et monétaire régionale. Pour mémoire, c’est sous la présidence de la Guinée, représentée par F. Président A. Sékou Touré, que la décision de création de la monnaie unique de la CEDEAO a été adoptée, par la 6ème session ordinaire de la conférence des Chefs d’État et de Gouvernement, tenue en mai 1983, ici à Conakry.

 

A propos, la bonne question à se poser n’est pas de savoir si la Guinée doit garder sa souveraineté monétaire, mais comment elle peut mieux se préparer pour tirer profit de l’intégration économique et monétaire régionale. En réalité, tous les pays candidats à l’intégration sont en compétition, pour tirer le maximum de bénéfice, et minimiser les coûts y afférents. Beaucoup y travaillent déjà. Ce faisant, chaque pays doit se préparer à la réalisation de l’intégration économique et monétaire régionale viable.

 

L’hypothétique transition du franc CFA vers l’Eco

 

La confusion du franc CFA à l’Eco, évoquée dans les réactions, résulte de l’hypothétique transition du franc CFA vers l’Eco. Il faut rappeler que la CEDEAO est composée de deux blocs : l’Union Économique et Monétaire Ouest Africain (UEMOA), avec les pays qui utilisent le franc CFA ; et la Zone Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (ZMAO), avec les pays qui utilisent leurs monnaies nationales.

 

Dans le cadre de la création de la monnaie unique de la CEDEAO, sur recommandation de la Task Force ministérielle, la 55ème session ordinaire de la conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO, tenue le 29 juin 2019, à Abuja, a adopté le terme « Eco » pour le nom de la monnaie unique de la CEDEAO le régime de change flexible assorti d’un cadre de politique monétaire commune, axé sur le ciblage de l’inflation, et le système fédéral pour la Banque Centrale Commune.

 

C’est dans ce contexte, que le Président de la Conférence des Chefs d’Etat de l’UEMOA a annoncé, le 21 décembre 2019, à Abidjan, au nom de ses pairs, des réformes du franc CFA pour mettre en place les bases de leur adhésion à l’Ecoavec le changement de nom du Franc CFA en ECO, lorsque les pays de l’UEMOA intégreront la nouvelle zone ECO de la CEDEAODans cette optique, il annonce que les Autorités de l’UEMOA ont souhaité conserver deux piliers clefs de la stabilité monétaire de la zone franc, à savoir : 1) le maintien du taux de change fixe par rapport à l’euro (qui assure la parité actuelle) ; et 2) la garantie de convertibilité illimitée de la monnaie par la France.

Cette déclaration de l’UEMOA a été suivie d’une réaction du Conseil de convergence de la ZMAO, qui s’est réuni en session extraordinaire, le 16 janvier 2020, à Abuja, pour examiner la situation. Dans son communiqué final, le Conseil de convergence a pris note avec préoccupation de la déclaration du Président de l’UEMOA, de renommer unilatéralement le franc CFA en « Eco ». Le Conseil de convergence a recommandé, la tenue d’un sommet extraordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, pour examiner en profondeur la question.

Il est à préciser que le souhait de l’UEMOA, d’établir la parité fixe de l’Eco par rapport à l’euro et la garantie de la convertibilité illimitée par la France sont contraires, aux décisions de la 55ème conférence des chefs d’État de la CEDEAO, qui a opté pour un régime de taux de change flexible de l’Eco et la détermination de sa valeur par un panier de monnaies des partenaires commerciaux de la CEDEAO.

 

Pour lever tout équivoque sur la question et assurer les opinions, le communiqué final de la 69ème session ordinaire de la conférence des chefs d’État de la CEDEAO, a annoncé l’enregistrement de la marque « Eco » auprès de l’Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI). Mieux, il précise que la Commission de la CEDEAO a été instruite de faire enregistrer la marque « Eco », en tant que dénomination de la monnaie unique de la CEDEAO, auprès des autres organismes régionaux et internationaux compétents, en matière de propriété intellectuelle. Sur le plan politique et juridique, ce message prouve qu’on ne peut plus clair que l’Eco reste et demeure la propriété exclusive de la CEDEAO. Dans ce cas, il n’y a pas de confusion possible entre le franc CFA et l’Eco.

 

Par Mohamed CONTE, Économiste, Consultant: ngbemodou@gmail.com

 

 (*) l’auteur a plusieurs années d’expériences dans le domaine de l’intégration régionale, ancien Directeur des Relations internationales et Directeur des Études et de la Recherche de la BCRG, ancien Chief Economist au département de la Recherche et statistiques de l’Institut Monétaire de l’Afrique de l’Ouest  (IMAO), ancien membre des Comités techniques des experts de l’IMAO, de l’Agence Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO), de l’Association des Banques Centrales Africaines (ABCA), du Comité Technique Spécialisé (CTS) sur les Finances, les questions monétaires, la planification économique et l’intégration, de la Commission de l’Union Africaine (CUA)